Chapitre 5
Les délices du Nouveau Monde (1)

La ronde des lawyers
Alors qu'ils foulaient, pour la première fois, le sol de Big Apple, la grosse pomme de New-York, nos voyageurs n'eurent pas de chance.
Pangloss, qui avait voulu se procurer un exemplaire d'un quotidien, dans un distributeur automatique de journaux, fit une chute et se brisa une jambe. On le transporta d' urgence à l'hôpital où il fut rapidement opéré puis plâtré.
Remis de ses émotions, Pangloss envisageait l'avenir avec son optimisme coutumier quand il fut assailli par une meute d'avocats.
D'après ces derniers, la responsabilité de l'éditeur du journal new-yorkais était lourdement engagée dans cet accident qui hypothèquait gravement l'avenir de Pangloss. Il convenait donc d'entamer une action judiciaire en réparation. Fortuné Bigboss conseilla vivement à Pangloss de choisir un cabinet d'avocats pour défendre ses intérêts. S'y refuser aurait été fort discourtois vis-à-vis de l'ensemble de cette honorable corporation. D'ailleurs, l'éditeur new-yorkais avait, d'ores et déjà, désigné ses défenseurs.
Après d'âpres surenchères, le cabinet Smith, Smith and Smith and Co, l'emporta. Il promettait à Pangloss des millions de dollars de dommages et intérêts sur lesquels le cabinet Smith, Smith and Smith and Co ne prélèverait, pour ses frais et la constitution du dossier, que 87 %.
Alors que le procès entrait dans sa phase active, Pangloss, devenu plaideur, apprit que son adversaire attaquait la ville de New-York pour sa négligence dans le pavage du trottoir situé devant le distributeur automatique de journaux. Il lui réclamait 100 millions de dollars de réparation. Un excellent cabinet d'avocats, Johnson, Johnson and Johnson and Co représentait l'éditeur new-yorkais.
Sur ces entrefaites, la ville de New-York se retourna contre la firme de travaux publics, Public Works Company, qui avait exécuté le pavage devant le distributeur de journaux, en l'accusant de grave malfaçon. Ses défenseurs, le réputé cabinet d'avocats Smith, Smith and Smith and Co, demanda au tribunal d'accorder à son client 100 millions de dollars de réparation.
A ce moment, la Public Works Company, mécontente de son fournisseur de pierres, confia ses intérêts à ses avocats, le cabinet bien connu Johnson, Johnson and Johnson and Co. Celui-ci assigna l'exploitant de carrières Stone, Stone and Stone en justice en lui réclamant 100 millions de dollars d'indemnisation, pour fourniture de matériaux inadéquats et dangereux.
Stone, Stone and Stone venait précisément d'introduire une action en justice à l'encontre de l'Etat de New-York qui lui avait accordé une concession d'exploitation pour une carrière de pierres dont la qualité ne correspondait pas du tout à ce qui avait été prévu dans le contrat. Le renommé cabinet d'avocats Smith, Smith and Smith and Co défendait ses intérêts. Stone, Stone and Stone estimait son préjudice à 100 millions de dollars.
Pangloss apprit, non sans surprise, que l'Etat de New-York l'attaquait devant la justice. Il lui était reproché d'avoir, par son inexcusable imprudence, enclenché une campagne d'actions judiciaires qui portait une grave atteinte à l' image de l'Etat et même du pays tout entier et perturbait gravement leur activité touristique. L'Etat de New-York avait chargé un cabinet réputé, Johnson, Johnson and Johnson and Co, de poursuivre Pangloss devant les tribunaux. On lui réclamait 100 millions de dollars de dommages et intérêts.
La machine judiciaire était lancée et tournait à plein régime. Les honoraires tombaient par dizaines de millions dans l'escarcelle des cabinets de lawyers.
Certains gagnèrent des procès que d'autres perdirent. D'autres gagnèrent des procès que certains perdirent. Des dizaines de millions de dollars changèrent de comptes bancaires. Tous les lawyers gagnèrent largement leur vie et même au-delà.
Finalement, lorsqu'on règla les comptes, Pangloss n'était plus redevable à ses défenseurs, le cabinet Smith, Smith and Smith and Co, que de 2 petits millions de dollars. Magnanime, le cabinet Smith, Smith and Smith and Co, qui, dans l'affaire, n'avait récolté que 43 millions de dollars d'honoraires, fit cadeau à son malheureux client de sa dette.
Pangloss, fort satisfait de cet heureux dénouement, en tira une incontournable conclusion: "Tout est donc bien qui finit bien dans le meilleur des mondes possibles".
Chapitre 6 :
Les délices du Nouveau Monde (2) : Jeux d'une démocratie