Chapitre 17

 

 

La Quintessence Positive

 

 

 

Version anglaise

 

Nos voyageurs ayant pris la saine résolution de parcourir à nouveau notre minuscule globe, avant de retourner cultiver leur jardin, décidèrent de consacrer leurs prochaines visites aux terriens pourvus d' E.C.V.D. ( Esprit Critique en Voie de Développement ).

Fortuné Bigboss expliqua à ses compagnons : " Il s'agit essentiellement d'habitants de pays ou de régions qui ont la chance de pouvoir accomplir des progrès politiques et sociaux considérables. Dans ces contrées règne le vaste marché de l'humanitaire, le fonds de commerce des O.N.G ( Organisations Non Gouvernementales ). Quantité d' organisations se disputent là, férocement, la manne de la compassion pour la redistribuer dans les innombrables thêatres des misères humaines ".

Martin enchaîna : " Les guerres, simplement civiles ou ethniques, ou d'autres, inter-nationales, bien plus efficaces, les séismes d'une amplitude respectable sur l'échelle de Richter, les inondations suffisamment invasives, les cyclones périodiques, tous les cataclysmes naturels, toutes les folies des primates humains alimentent avec abondance le dévouement ou la cupidité des intervenants.

D'habiles politiciens, experts en situations troubles, excellent à détourner à leur profit les aides internationales et à éviter qu'elles ne tombent entre des mains maladroites, tout à fait inaptes à les utiliser à bon escient, c'est-à-dire à édifier de confortables fortunes ".

Candide : " C'est tout simplement immoral ! "

Martin : " Tout à fait immoral, soit. Mais, économiquement, tellement bénéfique à tellement d'acteurs ! Aux compagnies aériennes qui transportent fret et personnels, aux fabricants de matériel médical ou de survie, aux grands laboratoires pharmaceutiques, aux multiples emplois suscités par les besoins des reconstructions, et j'en passe ! "

Pangloss, enthousiaste : " En somme, tout compte fait, ces catastrophes ont un côté extrêmement positif ! "

Candide : " Je ne peux qu'approuver l'analyse optimiste de mon bon maître ".

Pangloss, doctement : " Il suffit d'extraire, de chaque situation, sa Quintessence Positive ".

Nos voyageurs décidèrent d'accompagner les membres d'une O.N.G., réputée pour son intégrité et sa transparence, dans un petit état d'Afrique occidentale, le Bileria. Pangloss se flattait de prouver à ses compagnons, sceptiques, la Quintessence Positive de la situation explosive qui règnait dans cette contrée déchirée par des guerres ethno-civiles récurrentes.

En descendant de l'avion qui les avait transportés dans la capitale bilérienne, ils furent tous immédiatement mis en état d'arrestation par une brigade d'enfants d'une dizaine d'années, munis de kalachnikovs et de bazookas. Leur chef, un " adulte " de treize ans, tira en l'air une salve de sa mitrailleuse, pour bien asseoir son autorité auprès des nouveaux venus. Sans se soucier de leurs naïves protestations, on les mena dans une geôle d'une vingtaine de mètres carrés où ils rejoignirent une trentaine d'autres prisonniers, coupables comme eux, puisqu'ils étaient en prison.

Ils demeurèrent enfermés dix jours dans cette cellule, sans pouvoir voir qui que ce soit, sauf un gardien qui servait, une fois par jour, une écuelle de soupe et un quignon de pain à chaque prisonnier. Ils ne pouvaient pas se plaindre, leur répètait-il, puisqu' ils étaient nourris et logés gratuitement, sans subir le moindre mauvais traitement. Ils passeraient rapidement en jugement et seraient vraisemblablement condamnés, comme la plupart d'entre eux, à des peines sans sursis, mais vraiment très légères, à peine un ou deux ans de travaux forcés dans la jungle proche.

L'optimisme de Pangloss ne faiblissait pas. Candide, qui répugnait à contrarier son bon maître, adoptait son attitude. Fortuné Bigboss, Martin et les membres de l'O.N.G. enrageaient de cette détention arbitraire.

Le chef de la mission O.N.G. expliqua à ses compagnons de captivité : " Nous sommes ici dans un régime d'alternance où la paix alterne sans cesse avec la guerre civile. Lorsqu'une faction prend le pouvoir, une autre se rebelle pour lui arracher le pouvoir. Lorsque cette dernière a réussi, celle qui a été battue se rebelle. Et vice-versa. L'alternance se poursuit ainsi, sans désemparer, depuis des décennies ".

Fortuné Bigboss : " Chaque faction met la main sur les enfants en âge de combattre, c'est-à-dire à partir de 7 - 8 ans, et les embrigade ".

Le chef de la mission O.N.G. : " Ce pays vit, en permanence, sous la perfusion de l'aide internationale. Les populations souffrent naturellement de la rivalité des politiciens. Ceux-ci sont unanimes à trouver que tout cela est certainement très regrettable. Toutefois, ils ne sont pas inconsolables car, pour eux, l'essentiel, c'est qu'en définitive, ils fassent leurs choux gras dans cette situation ".

Pangloss : " Il s'agit d' une espèce d'alternance démocratique mais adaptée au contexte africain ! "

Martin : " Alternance, certes. Démocratique ? Je suis en véritable admiration devant votre inébranlable optimisme! Nous verrons, lorsque nous serons jugés ( pour quel délit ? ) si les règles démocratiques sont bien observées ".

Ils furent rapidement fixés.

On les conduisit, un beau matin, au tribunal où plusieurs dizaines d'accusés devaient être jugés. Des règles africaines y étaient démocratiquement appliquées. Elles avaient pour objectif principal une justice populaire efficace, rapide et peu onéreuse.

1°) Les justiciables étaient regroupés par chef d'inculpation et condamnés collectivement. Aucune procédure d'appel, scandaleusement dilatoire, n'était admise.

2°) La présence d'avocats, inutilement coûteuse, car elle ralentissait considérablement les débats, était considérée comme superflue et donc interdite.

3°) Comme l'avait indiqué leur gardien, le fait même de séjourner en prison était une preuve irrécusable de culpabilité.

En vertu de ces trois principes, le jugement populaire rendu fut efficace, rapide et peu onéreux. Tous nos voyageurs furent condamnés à deux ans de prison, sans sursis. Mais avec des circonstances atténuantes.

Ces circonstances atténuantes étaient une manifestation de bonne volonté de la part de nos voyageurs justement condamnés. Tous les juges avaient, en effet, reçu un backchich confortable qui leur était parvenu grâce aux relations et à l'entregent habituel de Fortuné Bigboss qui avait réussi à contacter un ami africain. Nos voyageurs furent donc immédiatement élargis et expulsés par le premier avion. Ils embarquèrent tous, sans demander leur reste, malgré leur tristesse d'avoir perdu la trace, dans leur précipitation, de leur compagnon Martin.

Philosophe, Pangloss tira la conclusion de leur voyage expéditif : " Nous devons reconnaître qu'en dehors de la disparition regrettable de notre sceptique Martin, la Quintessence Positive de cette aventure est que tout est bien qui a bien fini dans le meilleur des mondes possibles ".

Chapitre 18 : La Nouvelle Société

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