Chapitre 4

 

 

Les triomphes du ballon rond

 

Version anglaise

 

Assez marris de l'accueil reçu en France, nos voyageurs décidèrent de se rendre en Grande-Bretagne dont Fortuné Bigboss leur avait loué le respect scrupuleux de l'habeas corpus.

Ils arrivèrent à Londres à un moment où les esprits commençaient à s'échauffer. Un évènement historique allait se dérouler dans un immense stade londonien. L'équipe nationale anglaise de football, composée d'un brésilien, un italien, un français, un portugais, un sud-coréen, un russe, un allemand, un algérien, un norvégien, un sud-africain et un nigérien, plus trois remplaçants (un nord-coréen, un ukrainien et un indigène des Iles Britanniques) allait rencontrer, dans une finale internationale, l'équipe nationale de football d'Afrique du Sud, composée d'un anglais, un écossais, un chinois, un chilien, un canadien, un hongrois, un biélorusse, un japonais, un croate, un canadien, un pakistanais, plus trois remplaçants (un islandais, un finlandais et un groenlandais).

A l'occasion de cette confrontation vitale pour l'avenir du Royaume-Uni et celui de son ex-membre du Commonwealth, les médias s'étaient mobilisés.

A la télévision, les cataclysmes naturels éloignés (inondations, guerres civiles, tremblements de terre, massacres inter-religieux, de plus de 1.000 km et de moins de 1.000 victimes) étaient ignorés. Quasi-sacrilège : les péripéties de la vie quotidienne de la famille royale en venaient à être négligés. Seuls importaient les états d'âme et les gargouillis gastriques des héros nationaux (?).

Les tabloïds n'étaient pas en reste. La vie privée des dieux du stade était décortiquée jusqu'en ses moindres détails: peines de coeur, joies du portefeuille, démariages et compagnonnages, moeurs sexuelles et alimentaires, petites déceptions et grandes espérances, tous les menus faits et gestes des héros du ballon rond faisaient rugir les impressionnantes rotatives des puissants groupes de presse. Des forêts entières avaient disparu, transformées en rouleaux énormes de papier qui alimentaient l'insatiable curiosité d'un lectorat avide de connaître les derniers caprices de ses idoles.

Les générations montantes n'avaient rien à envier à leurs aînés. Tout enfant, de quelque sexe qu'il fût, à quelque milieu social ou culturel qu'il appartînt, se devait de pratiquer la religion du ballon rond. Les plus doués aspiraient à devenir de futurs acteurs, les moins doués, mais non les moins passionnés, à renforcer les rangs des supporters.

Comme toute religion, le ballon rond avait ses prêtres et ses financiers. Les financiers négociaient les contrats, transféraient les compétences, achetaient, vendaient et rachetaient les objoueurs, trafiquaient les recettes, introduisaient en bourse ... bref, gèraient la boutique. Les prêtres-dirigeants entretenaient le dogme et favorisaient le prosélytisme par de nombreuses cérémonies célébrées dans d'immenses sites-stades auxquelles participaient des dizaines de milliers de fidèles.

Fortuné Bigboss, qui avait dévoilé à nos voyageurs tous les arcanes de la nouvelle religion, fut assailli de questions par ses compagnons.

Candide : "Si j'ai bien saisi tout ce que vous nous avez décrit, il s'agit de l'émergence d'une nouvelle civilisation".

Pangloss: "Avec ses valeurs, ses héros, ses épopées, ses mythes ..."

Martin :" ...Ses faiblesses et ses turpitudes!"

Fortuné Bigboss : "C'est exact. C'est tout cela".

Candide :"Avec de nouveaux idéaux !"

Fortuné Bigboss :"Oui. L'aspiration de millions de jeunes, c'est le vedettariat".

Pangloss :"C'est la chevalerie du troisième millénaire. C'est admirable!"

Martin :"Cela me semble un peu court comme idéal".

Candide :"Pourquoi? Il est réconfortant de constater que le troisième millénaire s'ouvre sur une nouvelle civilisation altruiste qui rassemble des foules dans une même foi, un même enthousiasme ..."

Son propos fut brutalement interrompu par la manifestation d'enthousiasme des supporters des deux équipes nationales qui allaient s'affronter le soir même.

Des centaines d'enthousiastes de l'équipe nationale anglaise, dont l'enthousiasme avait été survolté par l'absorption d'indispensables et nombreuses rations de stouts se lançaient à l'assaut des supporters de l'équipe adverse. Ces derniers, des centaines d'autres enthousiastes, qui avaient franchi des milliers de kilomètres pour apporter leur soutien à leurs idoles n'étaient pas en reste d'enthousiasme.

Le résultat de la confrontation des deux enthousiasmes fut à la hauteur de ceux-ci : 8 morts, des dizaines de blessés, des centaines de vitrines éclatées dans des centaines de rues ravagées, quelques dizaines de véhicules brûlés .... On ne déplora aucun viol. La tradition était scrupuleusement respectée.

Moins enthousiastes, nos voyageurs étaient parvenus à se réfugier au fond d'un immense pub dont seule la façade et quelques dizaines de tables avaient été saccagées. Les réjouissances durèrent quelques heures pendant lesquelles Candide et ses compagnons purent commenter à loisir ces joyeux évènements.

Le cynique Martin tira la conclusion : "Votre nouvelle civilisation est pluôt dévastatrice !"

Pangloss, nullement décontenancé, lui répliqua :"Comme pour toute médaille, il existe un endroit et un envers. Nous avons assisté là à l'envers ...."

Candide :"Et l'endroit ? "

Pangloss :"Ce sont les magnifiques rencontres où les valeureux représentants de deux peuples s'affrontent loyalement !" 

A 21 heures, les 253 hooligans qui tentaient d'investir le stade furent refoulés par 13.500 policiers armés jusqu'aux dents.

La rencontre historique se déroula ensuite sans incident notoire: seuls deux arbitres furent molestés, seulement trois joueurs furent agressés par leurs adversaires, une petite centaine de spectateurs enthousiastes en vint aux mains, et même aux pieds. Rien d'exceptionnel. Sauf le résultat : un match nul qui permettait aux organisateurs de programmer une nouvelle compétition très fructueuse.

Martin réussit à convaincre ses compagnons de quitter la Grande-Bretagne qui l'avait déçu.

Fortuné Bigboss décida de leur faire goûter aux délices du Nouveau Monde.

 

 Chapitre 5 : Les délices du Nouveau Monde (1) : La ronde des lawyers

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