Chapitre 1

Eloge des media

 

 

 

Version anglaise

 

 

Un beau jour, notre intrépide trio quitta donc son havre de paix. Il laissait la métairie turque aux bons soins de leurs compagnons, l'ex-belle Cunégonde, l'ex-fille du pape Urbain X, l'ex-fille de joie Paquette, l'ex-frère Giroflée et le prudent Cacambo qui, sans nul doute, auraient à coeur de la faire prospérer et de continuer à cultiver leur jardin.

Ils se dirigèrent vers Constantinople pour embarquer sur un grand vaisseau à vaste gréément. Hélas, aucune voile n'était visible le long des quais ! Désappointés, ils n'apercevaient que de minuscules esquifs ou d'énormes et bizarres cheminées, grises et sales, flottant miraculeusement sur les eaux. Comment atteindraient-ils les rivages de France où ils comptaient se rendre en premier lieu ?

Le brave Candide, l'optimiste Pangloss et Martin, leur sceptique censeur, avaient l'air si dépités qu'un promeneur qui observait leur manège les aborda.

Le promeneur :" Vous me semblez perdus ! Puis-je vous aider ? "

Le bon Candide :" Nous souhaitons embarquer sur un navire pour nous rendre au royaume de France mais nous sommes déçus de constater qu'il n'y a aucun voilier dans le port. Les aurait-on tous couler dans le dernier conflit entre chrétiens et musulmans ? "

Le promeneur : " Aucunement. Et pourquoi voulez-vous aller en France en bateau et naviguer pendant deux jours alors qu'en avion vous seriez arrivés en moins de quatre heures ? "

Martin :" Qu ' est-ce donc que ce vaisseau inimaginable capable de franchir plus de mille lieues en quatre heures ? C'est tout à fait extravagant ! "

Le promeneur : " C'est un avion, autrement dit un véhicule plus lourd que l'air, qui vole et vous transporte à une vitesse de plus de 800 kilomètres (plus de 200 lieues) à l'heure ".

Martin :" Vous vous moquez ! Comment un engin plus lourd que l'air peut-il voler ? C'est tout à fait impossible ! C'est en contradiction avec tous les axiomes de la physique d'Aristote.Vous voulez nous faire prendre des vessies pour des lanternes ? ".

Le promeneur: " Nullement. Je vous propose donc de vous prouver mes dires et de vous emmener à Paris en quatre heures ".

Pangloss, enthousiaste : " En quatre heures ! Quel monde admirable ! Quatre heures pour se rendre du royaume turc au royaume de France ! Admirable ! "

Le promeneur : " Quels royaumes de Turquie et de France ? Il y a belle lurette que les royaumes de France et de Turquie ont disparu ! Nous vivons en république, en démocratie. Je vous invite donc à m'accompagner et à vérifier par vous-mêmes mes affirmations ".

Ainsi fut fait. Le promeneur, Fortuné Bigboss, était un businessman anglo-franco-saxon puissant, qui avait pris sa retraite et parcourait le monde pour son plaisir. Ils quittèrent le Bosphore dans une bizarre machine métallique, incroyablement plus lourde que l'air et horriblement bruyante.

Ils survolèrent des paysages minuscules, semblables à des maquettes, où des reliefs peu élevés succèdaient à de grandes forêts où la présence humaine paraissait faible; d'autres régions, très urbanisées, étaient des agglomérations sans fin. Nos trois explorateurs furent surpris de voir des myriades d'insectes brillants se suivre en d'interminables et lentes processions, le long d'axes rectilignes, puis s'enfoncer dans des fouillis de boîtes grisâtres accumulées en désordre, en de gigantesques concentrations.

Candide interrogea Fortuné Bigboss: " Ces fourmis qui se dirigent en masse vers leur fourmilière ont-elles pris ici la place des êtres humains ? Nous n'apercevons aucune trace de ceux-ci. ".

Fortuné Bigboss : " Pas du tout. Ce que vous prenez pour des fourmis sont des êtres humains qui se rendent quotidiennement à leur travail, en ville, dans des véhicules personnels ".

Martin : " Mais ils doivent mettre des heures à se déplacer aussi lentement ! "

Fortuné Bigboss : " Tout à fait exact. D'autant plus qu'à la fin de leur journée de travail, ils repartent, en sens inverse, dans les mêmes désordres ".

Martin : " Curieuse organisation. Ou désorganisation ? Ne pourraient-ils pas éviter ces gaspillages de temps et d'énergie en travaillant non loin de leurs habitations ? "

Fortuné Bigboss : " Vous n'y pensez pas ! Que ferait-on des pauvres urbanistes et des fonctionnaires de l'équipement s'ils n'avaient pas ces inextricables problèmes à régler ? Que ferait-on des agents de police chargés de la circulation, c'est-à-dire des encombrements ? Que ferait-on des innombrables carrossiers qui ne vivent que des accrochages automobiles ? Que ferait-on des armées d'assureurs qui ne vivent que des sinistres ? Que ferait-on des dizaines de milliers de pétroliers qui ne subsistent que grâce à une consommation débridée de leur malodorant liquide ? Que ferait-on des pauvres émirs privés de leurs montagnes de pétro-dollars si l'or noir cessait de couler ? Que ferait-on des chauffeurs de taxis, des téléphones portables, des rendez-vous manqués, des samus hurlants, des faux alibis, des vrais retards, des retards inexcusables, des amours furtifs d'une heure ... si cette circulation venait à diminuer ? Que ferait-on si l'énorme manne fiscale de la pompe à pétrole et à finances venait à se tarir et privait le trésor public de ses plus fidèles soutiens ? Cette seule évocation a de quoi faire frémir. Que ferait-on ......? Je m'arrête ici car cette liste est interminable. Autant dire que vouloir changer le cours des choses engendrerait un véritable désastre économique. Aucun homme sensé ne saurait l'envisager ! "

Pangloss : " Voyez comme les choses sont admirablement agencées ! Au prix de quelques désagréments mineurs pour un nombre réduit d' individus, c'est toute une société qui s'épanouit et prospère ! Décidément, vos démocraties me semblent remplies de promesses. Il doit être très plaisant d'y vivre au troisième millénaire ".

Candide : " J'ai hâte d'arriver dans la douce France ".

Ils atteignirent l'aéroport Charles-de-Gaulle. Sur le tarmac, des paysans fort courroucés avaient déversé des tonnes de citrouilles, bloquant les portillons de sortie. Nos quatre arrivants se frayèrent péniblement un chemin.

Curieux, Candide interrogea Fortuné Bigboss : " Pourquoi ces agriculteurs nous offrent-ils leurs citrouilles ? "

Fortuné Bigboss : " Ils ne nous les offrent pas. Ils les dispersent ici pour semer le désordre " .

Pangloss : " Pourquoi ? Et pourquoi ici ? Et pourquoi semer le désordre ? "

Fortuné Bigboss : " Ils sont mécontents parce que la production de citrouilles étant surabondante cette année, les cours ont baissé. Ils les jettent ici car plus il y aura de désordre, plus les médias parleront d'eux ".

Martin : " C'est donc si avantageux si on parle d'eux dans les médias ? "

Fortuné Bigboss : " C'est une condition sine qua non pour exister. Si vous voulez obtenir des subventions, créez du désordre. Les médias parleront de vous. On s'occupera de vous. On vous choiera ....Vous existerez ! Soyez respectueux des lois. Les médias ne parleront pas de vous. On vous rudoiera. On vous ignorera. Vous n'obtiendrez rien .... Vous n'existerez pas ! "

Candide " Etrange ! "

Pangloss : " C'est magnifique ! Ainsi, il suffit de médiatiser pour obtenir ce qu'on désire. Magnifique ! "

Fortuné Bigboss : " Vous avez tout compris " .

Après avoir pris leur première leçon de choses, ils prirent un taxi pour rejoindre la capitale. Au premier péage, les employés de l'autoroute avaient disposé des calicots annonçant une grève. Ils barraient le passage et détournaient le trafic vers une petite route départementale.

Martin : " Ils veulent probablement obtenir un avantage quelconque ".

Pangloss : " Ils médiatisent ".

Candide : " Ils existent ".

Leur chauffeur de taxi entreprit donc de rejoindre la capitale par de petites routes. L'affaire n'allait pas sans risque. La première route qu'il empruntèrent se divisait en deux. Aucun panneau indicateur ne pouvant renseigner nos voyageurs, ils se décidèrent pour une direction, à l'instinct, au hasard. Après maints détours, soixante minutes plus tard, il étaient revenus à leur point de départ. Ils repartirent .......

Serein, Fortuné Bigboss leur expliqua : " Lorsque je dois emprunter de petites routes en France, j'avoue que j'ai pas mal d'appréhension. J'ai fait Sciences Po, la Faculté de Droit, l'E.N.A. Mon Q.I. est tout à fait correct. Néanmoins, je redoute les pièges tendus par la D.D.E. ( Direction départementale de l'Equipement ). J'ai un ami polytechnicien qui, confronté à ces mêmes problèmes, a élaboré une théorie qui me semble très pertinente. Il soutient que les ingénieurs de la D.D.E. considèrent que les Français sont supérieurement intelligents et qu'il est donc tout à fait superflu, comme on le fait dans les autres pays de la planète, de répéter les mêmes indications trois ou quatre fois de suite. On indique la direction une seule fois, discrètement, si possible avec un panneau à demi dérobé, de façon à ne pas défigurer le paysage. Sur les autoroutes aussi, on n'indique pas trop les kilométrages, afin de ne pas encourager les avaleurs de kilomètres, qui endommagent sans vergogne le réseau routier. On change avec délices la dénomination des routes et autoroutes pendant 50 kilomètres puis on reprend l'ancienne, pour d'obscures raisons. La D.D.E. a des raisons que la raison ne connaît pas ...... ".

Il fut interrompu par des dizaines de manifestants qui barraient la route avec leurs tracteurs. Ils avaient incendié de vieux pneus qui dégageaient d'épouvantables odeurs.

Pangloss : " Ils médiatisent ".

Candide : " Ils existent ".

Martin : " Pour quelle raison médiatisent-ils ? "

Fortuné Bigboss : " D'après leurs calicots, leur récolte de cornichons a été à demi détruite par les intempéries. Ils réclament donc des subventions plus importantes ".

Martin " Ils en touchent donc déjà ? "

Fortuné Bigboss : " Cela va de soi ! "

Alors que leur chauffeur de taxi tentait de franchir le barrage, un des paysans, qui apparaissait comme le meneur, les fit sortir du véhicule et leur ordonna de les suivre.

D'un ton bref, il les informa : " Je vous garde en otages ".

" A quel titre ? " demanda Fortuné Bigboss.

Le meneur : " A titre d'otages ".

Pangloss : " Voilà une très bonne raison ! Et une excellente occasion de médiatiser ! "

Martin : " Prendre des inconnus en otages, c'est en cela que consiste votre démocratie ? "

Fortuné Bigboss : " Prenons notre mal en patience. En attendant que les choses se décantent et que nous soyons libérés, rapidement je l'espère, je vais vous raconter la démocratie " .

Fortuné Bigboss entreprit de faire découvrir aux ex-sujets du Sultan les arcanes et les charmes de la démocratie au troisième millénaire .........

Chapitre 2 : Eloge de la démocratie

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